Par Martin Corval

Ce qu'il cherche tient du miroir inversé : l'image d'une vie où il aurait compté, où son courage aurait servi, où l'Histoire l'aurait appelé par son nom.

Il est 23 heures passées. La maison dort. Et là, seul devant l'écran, un homme d'âge mûr lance un énième documentaire sur le débarquement de Normandie. Il connaît déjà l'issue. Il a vu ces images cent fois, ces colonnes de blindés, ces plages grises, ces visages d'hommes plus jeunes que lui partis mourir loin de chez eux. Il les regardera encore. Et demain, il aurait du mal à expliquer pourquoi.

Je le sais parce que cet homme, certains soirs, c'est moi. Enfin, pas moi, mais beaucoup de ceux que je connais. Des amis se reconnaissent dans ce rituel nocturne avec une gêne amusée. On allume Arte ou YouTube, on s'enfonce dans la pénombre, et on repart pour Stalingrad, Midway, les Ardennes. Personne n'a vraiment décidé d'aimer ça. Ça s'est installé.

Un cousin germain du mème

Souvenez-vous de l'automne 2023. Une question avait envahi les réseaux : « À quelle fréquence penses-tu à l'Empire romain ? » Des femmes interrogeaient les hommes de leur vie et tombaient des nues devant la réponse. Tous les jours, répondaient certains. Plusieurs fois par semaine, avouaient les autres. Le hashtag dépassa le milliard de vues.

Derrière la blague, un institut a cherché le vrai. Le sondage YouGov de septembre 2023 confirme un écart réel entre les sexes : 4 % des hommes américains déclarent penser à l'Empire romain chaque jour, contre 1 % des femmes. L'écart paraît modeste, mais il se retrouve sur tout un éventail de sujets historiques, les hommes passant systématiquement plus de temps que les femmes à ruminer le passé guerrier.

Et le même sondage glisse une donnée qu'on a moins relevée : juste après Rome, l'autre grand territoire mental masculin, c'est la Seconde Guerre mondiale. Le documentaire nocturne sur les nazis et les Alliés relève exactement du même phénomène que le mème. Un cousin germain, à peine plus sérieux.

L'homme qui se croit capable de tout

Pour comprendre ce qui se joue, il faut faire un détour par une autre statistique, comique et vertigineuse. En 2023, YouGov demande à des Américains s'ils se sentiraient capables de poser un avion de ligne en situation d'urgence, avec pour seule aide la voix d'un contrôleur aérien. Près de la moitié des hommes répondent oui. 46 % se disent confiants, contre 20 % des femmes.

Un sondage australien de Continental, en 2024, pousse le bouchon plus loin encore. Une part non négligeable d'hommes se déclarent capables de marquer un but face à un gardien de Premier League, de terminer un Grand Prix de Formule 1 sans accident, et, pour quelques irréductibles, de battre un cheval au combat. Oui, un cheval.

Le chercheur entend dans ces réponses autre chose que de la bêtise. Il y entend un récit que les hommes se racontent sur eux-mêmes : celui de la compétence cachée, de l'héroïsme en réserve, du potentiel qui n'attend que la grande occasion pour se révéler. L'idée qu'au fond, si la vie l'exigeait, je saurais. Je poserais l'avion. Je tiendrais la ligne de front.

Quatre ressorts pour une même pulsion

La psychologie ne traite pas séparément ces trois phénomènes, mais elle nomme le terreau commun. Les chercheurs qui étudient notre fascination pour les figures héroïques identifient quatre ressorts : affronter l'adversité, défendre une morale, faire triompher la justice, et s'évader. Le récit de guerre coche les quatre cases d'un coup.

L'évasion, d'abord. Le documentaire de guerre transporte loin du quotidien gris, des réunions sans enjeu, des mails à répondre. Il ouvre un monde où chaque geste compte, où l'on meurt et l'on survit pour de vrai.

La clarté morale, surtout. Voilà sans doute le cœur du sujet. La vie adulte se déroule dans le flou, les compromis, les responsabilités diffuses et les victoires sans éclat. La Seconde Guerre mondiale, telle que le documentaire la met en scène, propose l'inverse : un bien et un mal nets, un camp à choisir, un ennemi désigné. Une histoire où l'on sait qui sont les héros. Cette lisibilité-là, le monde réel ne la fournit plus.

Le travail des chercheurs sur la nostalgie et l'héroïsme éclaire d'ailleurs un point délicat. Pendant des décennies, ces deux notions furent tenues à distance par un préjugé tenace : la nostalgie passait pour féminine, émotive, fragile, quand l'héroïsme se parait d'attributs virils, l'action, le commandement, la grandeur. L'homme devant son documentaire fait pourtant les deux à la fois. Il agit par procuration et il s'attendrit en secret. Il convoque des héros et il regrette une époque. La nostalgie et le fantasme héroïque, séparés par la culture, se rejoignent dans la pénombre du salon.

Ce que l'écran nous renvoie

Reste à savoir ce que cet homme cherche vraiment. Pas la guerre, sûrement. Personne de sensé ne désire les plages de Normandie, la boue, la peur, les corps. Ce qu'il cherche tient plutôt du miroir inversé : l'image d'une vie où il aurait compté, où son courage aurait servi, où l'Histoire l'aurait appelé par son nom.

Le documentaire offre ce luxe étrange, vivre l'épreuve sans la subir, tutoyer l'héroïsme depuis son canapé, se mesurer en pensée à des hommes dont on ne sait pas si on aurait égalé le sacrifice. La même mécanique qui fait croire à un quinquagénaire qu'il poserait un Boeing le ramène, le soir venu, vers les images en noir et blanc.

Alors il relance un épisode. Pas par goût du sang, ni par nostalgie d'une violence qu'il n'a pas connue. Mais parce que quelque part, dans ce récit de courage et de clarté, il cherche une version de lui-même qu'il ne croisera jamais dans la vraie vie. Et il le sait. C'est peut-être pour ça qu'il éteint, à la fin, avec un soupçon de mélancolie.


Sources : YouGov, sondage sur l'Empire romain et l'Histoire, septembre 2023 ; YouGov, sondage sur la confiance à poser un avion, janvier 2023 ; Continental Tyres, sondage 2024 ; Frontiers in Psychology, « Nostalgia and Heroism », 2020 ; recherches de Scott T. Allison sur la psychologie des héros ; Scientific American, « Psychology of War », 2024.