Par Martin Corval

Un soir, dans un restaurant de Lausanne, je lève les yeux de mon assiette et je compte. À la grande table du fond, douze femmes. Rires, bouteilles, photos de groupe. Pas un homme. Trois tables plus loin, même configuration. J'ai mis du temps à comprendre pourquoi cette scène m'arrêtait : parce qu'il y a vingt ans, je ne la voyais jamais.

Quelque chose a basculé, discrètement, sans manifeste ni gros titres. Les femmes occupent désormais, et souvent majoritairement, les lieux où l'on apprend, où l'on s'élève, où l'on se cultive, et maintenant les lieux où l'on se réjouit. Je le constate partout, et les chiffres me donnent raison.

Le lecteur est une lectrice

Commençons par le plus net. La lecture, longtemps présentée comme une pratique neutre, penche lourdement d'un côté. En France, 71 % des femmes ont lu au moins un livre dans l'année, contre 53 % des hommes. Et l'écart se creuse encore chez les gros lecteurs : 43 % des femmes lisent au moins six livres par an, contre 27 % des hommes.

Les femmes lisent plus, étudient plus, sortent plus. Elles occupent désormais les lieux du savoir, de la culture et de la fête, là où on les voyait rarement il y a vingt ans. Reste une question que les chiffres laissent ouverte : que raconte vraiment ce basculement ?

L'expression consacrée dans le monde de l'édition ne ment pas : « le lecteur est une lectrice ». Les maisons d'édition le savent, calibrent leurs catalogues en conséquence, et les clubs de lecture, les salons, les festivals littéraires affichent des salles où les hommes font figure d'exception.

Là où l'on apprend

Le même basculement traverse l'éducation, et de façon spectaculaire. À l'université française, 60 % des étudiants sont des étudiantes. Elles forment 60 % des diplômés de master, et grimpent à 71 % dans les masters de lettres et langues.

Plus largement, 57 % des jeunes femmes sortent diplômées de l'enseignement supérieur, contre à peine 47 % des jeunes hommes. La bascule ne date pas d'hier : la parité fut atteinte dès les années 1980, et l'écart se creuse depuis au profit des femmes. Au baccalauréat, déjà, les filles devancent les garçons de neuf points.

Je le vois de mes propres yeux. En formation continue, il m'arrive de donner des cours devant des publics entièrement féminins. La salle se remplit, je cherche du regard un visage masculin, je n'en trouve pas. Cela ne me choque plus. Cela m'intrigue.

Là où l'on se cultive

Au musée, au cinéma, au spectacle, la tendance se confirme, plus douce mais réelle. En France, les femmes vont un peu plus souvent au cinéma que les hommes (64 % contre 60 %) et assistent davantage aux spectacles vivants (51 % contre 46 %). La visite des musées et monuments reste, elle, à peu près équilibrée entre les sexes, un des rares territoires culturels véritablement mixtes.

Un détail mérite l'attention. Cette domination féminine de la consommation culturelle coexiste avec une réalité inverse côté production : dans les collections des grands musées américains, 87 % des artistes exposés restent des hommes. Les femmes remplissent les salles, mais les murs portent encore les noms des hommes. Le public a changé de sexe bien avant les cimaises.

Là où l'on fête

Reste le terrain le plus récent, celui qui m'a frappé ce soir-là au restaurant. La convivialité. Les grandes tablées exclusivement féminines, les soirées entre femmes, les week-ends d'anniversaire en bande, tout cela appartenait autrefois à l'exception. Cela devient un paysage ordinaire.

Les données académiques sur ce point précis manquent encore, parce que le phénomène se mesure mal. Mais une étude menée à São Paulo, croisant la fréquentation réelle des lieux par géolocalisation, a confirmé que certaines catégories d'établissements basculent vers une majorité féminine, au-delà des seuls lieux de culture. La sociabilité féminine occupe désormais l'espace public, visible, assumée, joyeuse, là où elle se cantonnait hier aux sphères privées.

Ce que ce basculement raconte

Reste la question que ces chiffres laissent en suspens. Que se passe-t-il vraiment ?

Une lecture optimiste y voit l'aboutissement d'un long mouvement d'émancipation. Les femmes ont conquis l'école, puis l'université, puis l'autonomie économique, et avec elle le droit de remplir l'espace public à leur guise, de lire, de sortir, de fêter sans tutelle. Le restaurant rempli de femmes raconterait alors une victoire.

Une lecture plus inquiète pose la question miroir : où sont passés les hommes ? Car si les femmes investissent massivement les lieux du savoir et de la culture, le recul masculin dans l'éducation, lui, interroge. Les garçons décrochent davantage, lisent moins, fréquentent moins les amphis. Le même basculement qui célèbre l'ascension des unes signale peut-être le retrait silencieux des autres.

Je n'ai pas de réponse. Je sais seulement que la scène que j'observais ce soir-là, ces tablées de femmes heureuses d'être ensemble, aurait été impensable du temps de mes parents. Et qu'elle dit quelque chose de profond sur le monde qui vient, un monde dont les femmes occupent déjà, visiblement, une part grandissante des plus belles places.


Sources : Insee, enquêtes sur les pratiques culturelles et sportives 2018-2022 ; ministère de l'Enseignement supérieur, « Vers l'égalité femmes-hommes ? » 2024-2025 ; Observatoire des inégalités, novembre 2025 ; Topaz et al., « Diversity of artists in major U.S. museums », PLOS One, 2019 ; étude de géolocalisation culturelle, arXiv, São Paulo.