Par Marc Siebel

Quand j'avais vingt ans, courir un marathon relevait de l'exploit. On connaissait, dans son entourage, un type qui l'avait fait une fois, et on en parlait comme d'une expédition. Aujourd'hui, le marathon ressemble à un loisir de masse. Plus de 400 000 personnes le bouclent chaque année rien qu'aux États-Unis, et la foule se presse au départ de chaque grande course.

Surtout, le marathon ne suffit plus. Il forme désormais le seuil d'entrée, la distance des débutants. Au-dessus s'étend tout un univers que ma génération ne soupçonnait pas : les trails de montagne, les Ironman, les Spartan, les courses de vingt-quatre heures, les « backyard » où l'on tourne en boucle jusqu'à l'épuisement du dernier survivant. L'exploit d'hier est devenu la norme. Et l'extrême d'aujourd'hui pose une question que personne ne posait avant : jusqu'où le corps tient-il ?

La massification de l'extrême

Les chiffres racontent un basculement. Entre 2010 et 2020, la participation aux ultramarathons, ces courses dépassant les 42 kilomètres du marathon, a bondi de 345 %. On compte aujourd'hui environ 600 000 ultra-coureurs dans le monde, et le nombre d'épreuves a explosé en proportion.

Le phénomène échappe aux seuls athlètes d'élite. Ceux qui poussent la machine sont de plus en plus souvent des amateurs, des quadragénaires, des sexagénaires, des femmes en nombre croissant. La performance individuelle décline d'ailleurs à mesure que les pelotons grossissent : on court moins vite, mais on court plus loin, et surtout on est beaucoup plus nombreux à le faire. L'extrême s'est démocratisé.

Existe-t-il un corps sportif mesurable ?

La médecine sait reconnaître l'adaptation d'un corps à l'effort. On parle de « cœur d'athlète » : à force d'entraînement d'endurance, le muscle cardiaque s'épaissit, les cavités se dilatent, le cœur pompe davantage de sang à chaque battement et bat plus lentement au repos. Un cœur de marathonien diffère, anatomiquement, d'un cœur sédentaire. Cette transformation se mesure à l'échographie, à l'IRM, aux marqueurs sanguins.

L'effort d'endurance ne fabrique pas la maladie, mais il peut la révéler. La forme physique n'immunise pas. Elle masque parfois.

Le problème, c'est que la frontière entre l'adaptation saine et la lésion débutante reste floue. Le « cœur d'athlète » ressemble parfois, sur les images, à certaines pathologies cardiaques. Distinguer le corps qui s'est musclé du corps qui commence à s'abîmer demande un œil expert, et la science elle-même hésite encore sur certains cas.

Ce que disent les marqueurs

Voici le fait qui dérange. Juste après un marathon, le sang d'un coureur se charge de substances que l'on associe d'ordinaire à une souffrance du cœur. Une vaste synthèse publiée en 2026 dans le BMJ Open Sport & Exercise Medicine, portant sur près de 3 300 coureurs, a confirmé que trois marqueurs de stress ou de lésion du muscle cardiaque grimpent dans l'heure qui suit la ligne d'arrivée, au-delà des seuils cliniques habituels.

La nuance, capitale, tient à ce qui suit. Chez la plupart des coureurs récréatifs, ces marqueurs redescendent à la normale en moins d'une semaine. Le ventricule droit, particulièrement sollicité parce qu'il pousse le sang vers les poumons, se dilate temporairement puis retrouve sa taille. Une étude de suivi sur dix ans, parue fin 2025, apporte même une vraie réassurance : chez le marathonien amateur, ces stress répétés ne débouchent pas, en général, sur des dommages durables. Structure et fonction du cœur restent dans les clous, décennie après décennie.

Quand le bénéfice s'inverse

Le tableau se complique pour ceux qui vont très au-delà, très longtemps. Les chercheurs décrivent une relation en forme de J. Un peu d'exercice réduit énormément le risque de mourir. Davantage d'exercice protège encore. Mais à des volumes extrêmes, soutenus pendant des années, la courbe se redresse : les bénéfices cardiovasculaires plafonnent, puis certains se retournent.

Les données restent prudentes, parce que le nombre de personnes atteignant ces volumes demeure faible. Mais des signaux convergent. Chez des athlètes d'endurance vétérans, on observe une calcification accélérée des artères coronaires et une fréquence accrue de fibrillation atriale, ce trouble du rythme cardiaque, comparé aux individus modérément actifs. À force de répéter l'effort extrême, le cœur de certains développe des zones de fibrose, de minuscules cicatrices, surtout dans les oreillettes et le ventricule droit, qui peuvent créer un terrain propice aux arythmies.

Une revue de 2025 a même montré que marathoniens et ultra-traileurs ne s'abîment pas de la même façon : les premiers tendent vers une dilatation de l'oreillette gauche, les seconds vers une dilatation droite et une inflammation générale plus marquée. La discipline façonne la lésion.

Le risque réel, et sa juste mesure

Il faut garder le sens des proportions. Mourir pendant un marathon reste très rare : environ un décès pour 100 000 coureurs, un risque qui a même baissé avec l'amélioration des secours sur les parcours. Et quand un arrêt cardiaque survient, il révèle presque toujours une maladie cardiaque préexistante et ignorée, plutôt qu'un dommage causé par la course elle-même.

C'est peut-être là le vrai message médical, loin du sensationnalisme. L'effort d'endurance ne fabrique pas la maladie, mais il peut la révéler. Une douleur thoracique, un essoufflement anormal, un malaise pendant l'effort ne doivent jamais s'excuser au prétexte qu'on est sportif. La forme physique n'immunise pas. Elle masque parfois.

Être sportif en 2026

Alors, qu'est-ce qu'être sportif aujourd'hui ? La question a changé de nature. Hier, elle posait un défi : suis-je capable d'aller jusque-là ? Aujourd'hui, à mesure que l'extrême devient ordinaire, elle pose une limite : jusqu'où ai-je intérêt à aller ?

La réponse de la science tient en une phrase peu spectaculaire mais honnête : pour l'immense majorité, courir longtemps et souvent reste l'un des meilleurs gestes de santé qui soit. Le danger ne guette qu'aux confins, ces volumes hors-norme que recherchent une minorité grandissante, et chez ceux qui portent, sans le savoir, une fragilité qu'aucun chrono ne révèle.

Le corps sportif de 2026 n'a pas de mesure unique. Il a une fourchette. En deçà, on se prive d'un trésor. Très au-delà, on troque un bénéfice contre un pari. Et entre les deux s'étend l'espace, immense, où le mouvement reste ce qu'il a toujours été : la meilleure médecine que l'on connaisse.


Sources : Laily et al., BMJ Open Sport & Exercise Medicine, 2026 ; The Conversation, « Do marathons damage your heart? », décembre 2025 ; O'Keefe et al., Mayo Clinic Proceedings, « Adverse Cardiovascular Effects From Excessive Endurance Exercise » ; revue sur la fibrillation atriale marathon vs ultramarathon, PMC, 2025 ; RunRepeat, « State of US Marathons 2025 » ; « State of Ultra Running 2020 ».