Par Claire Fontes

Il y a quelques années, par curiosité ou par ennui, l'une et l'autre se ressemblent, j'ai fait quelque chose que personne ne fait jamais : j'ai parcouru mon répertoire téléphonique du début à la fin. Pas pour chercher un numéro. Pour regarder. Et ce que j'ai vu m'a arrêté net.

Une cinquantaine de noms. Des gens que j'ai connu, aimé, croisé, appelé un soir de détresse ou un soir de fête. Morts. Toujours là, entre le A et le Z, intacts dans leur petite fiche de contact avec parfois encore une photo, une adresse, un deuxième numéro, le bureau, le fixe, la ligne directe d'une vie qui n'existe plus.

Personne ne nous avait prévenus que nos téléphones allaient devenir des cimetières.

L'inventaire que personne ne fait

Le répertoire reste l'un des objets numériques les moins regardés qui soit. On y entre, on y sort, on cherche le bon nom au bon moment. On ne s'y promène pas. C'est précisément pour ça que le choc, quand il arrive, s'avère si brutal : on n'avait pas anticipé le deuil dans cet endroit-là.

Le numéro d'un contact décédé survit à la personne, puis repart vers d'autres existences, comme un objet de brocante qui change de mains sans que personne ne connaisse son histoire.

Avec l'âge, disons à partir de la quarantaine, de la cinquantaine, selon les vies, la proportion de morts dans nos contacts augmente mécaniquement. Parents, grands-parents, amis d'enfance, collègues plus âgés, ces gens qu'on se promettait de rappeler et qu'on n'a jamais rappelés. Ils s'accumulent silencieusement, sans faire de bruit, entre les vivants qui eux aussi ne donnent plus signe de vie.

La chercheuse en cyberpsychologie Elaine Kasket, auteure de All the Ghosts in the Machine, le formule avec précision : la vie numérique d'un individu ne s'éteint pas avec son décès. Les comptes, les profils, les numéros... tout reste. Et nous, nous continuons à vivre avec ces traces sans vraiment les voir.

Faut-il effacer ?

C'est la question qui vient en premier et c'est peut-être la moins bonne. Faut-il effacer ? La réponse honnête est : on ne sait pas. Et cette incertitude dit quelque chose d'important.

Prenons un exemple concret. Le numéro d'un père disparu. Dix chiffres mémorisés depuis l'enfance, qui sonnaient autrefois dans une cuisine, dans un couloir, depuis un fixe vissé au mur. Ce numéro est là, dans le téléphone. L'effacer, c'est accomplir un geste dont on mesure mal la portée : admettre que cette ligne-là est coupée pour de bon, que quelqu'un d'autre a maintenant ce numéro — et qu'on n'appellera jamais pour vérifier.

Aurait-on le courage d'appeler ? La curiosité ? L'envie ? La question elle-même est vertigineuse.

Les psychologues du deuil ont longtemps défendu l'idée qu'il fallait se séparer des objets des morts pour avancer. Le modèle classique visait une forme de détachement progressif. Mais depuis les années 1990, une autre école de pensée s'est imposée : la théorie des continuing bonds, ou liens continus. Elle postule que le deuil n'est pas une rupture mais une transformation du lien. On ne se détache pas des morts ; on apprend à entretenir une relation différente avec eux.

Dans cette perspective, garder le numéro n'est pas un refus de faire le deuil. C'est une façon de maintenir le lien, de savoir que cette trace existe quelque part, même si on ne s'en sert jamais.

Le grand cimetière numérique

Le phénomène dépasse nos répertoires personnels. Il est planétaire, et son ampleur stupéfie.

Des chercheurs de l'Oxford Internet Institute ont calculé qu'au rythme actuel, les morts pourraient représenter la majorité des utilisateurs de Facebook dès 2070. Au minimum, si la plateforme arrêtait de croître aujourd'hui, 1,4 milliard d'utilisateurs décédés y laisseront leurs traces d'ici 2100. Au maximum, si Facebook continue de se développer, ce chiffre pourrait atteindre 4,9 milliards.

Facebook devient jour après jour le plus grand cimetière du monde. Et nous y retournons chaque jour sans y penser.

Le philosophe et socio-anthropologue Davide Sisto, dans son livre Online Afterlives (MIT Press), va plus loin : pour lui, le numérique a restauré quelque chose que les sociétés modernes avaient perdu: la présence des morts parmi les vivants. Pendant des siècles, les morts habitaient les villages, les maisons familiales, les rituels collectifs. La modernité les a effacés, mis à l'écart dans des cimetières en périphérie de la vie. Internet les a ramenés au centre.

« On ne peut pas éviter les fantômes des disparus », écrit-il. « Les traces numériques des morts apparaissent à notre clic ou à notre toucher. »

Le vertige du numéro recyclé

Il y a pourtant quelque chose que ni les psychologues ni les philosophes n'ont vraiment traité : la question du numéro recyclé.

En France et en Suisse comme dans la plupart des pays, les numéros de téléphone sont réattribués après un délai de quelques mois à quelques années d'inactivité. Le numéro de votre père, de votre ami, de votre mère appartient peut-être aujourd'hui à un inconnu. Un étudiant à Lyon. Une retraitée à Bordeaux. Quelqu'un qui ne sait pas qu'il a hérité d'un numéro tellement chargé de souvenirs, de discussions, d'engueulades parfois, bref de vie.

C'est une forme d'étrangeté proprement moderne : le numéro survit à la personne, puis repart vers d'autres existences, comme un objet de brocante qui change de mains sans que personne ne connaisse son histoire.

Et si on appelait ? La question flotte, entre curiosité morbide et besoin de vérification. La voix qui décrocherait ne serait pas celle qu'on cherche mais l'entendre, la voix d'un inconnu là où il y avait autrefois de la familiarité, ce serait peut-être la forme la plus concrète du deuil. La preuve sonore que quelque chose a changé pour de bon.

Ni effacer, ni oublier

Je n'ai pas effacé les cinquante noms. Je ne sais toujours pas si c'était la bonne décision. Ils sont là, quelque part dans la mémoire d'un téléphone, fantômes tranquilles qui ne réclament rien.

Ce que cette expérience nous a appris, c'est que le deuil numérique n'a pas encore trouvé ses rituels. Nous avons des cimetières pour les corps, des cérémonies pour les âmes, des albums photos pour les visages. Mais pour les répertoires, les fils de messages, les contacts dont la photo apparaît encore quand quelqu'un d'autre les mentionne: rien. Pas de protocole. Pas de geste établi.

Peut-être que c'est bien ainsi. Peut-être que l'incertitude propose la seule réponse honnête à une question que personne n'avait anticipée : que faire, à cinquante ans, d'un téléphone qui ressemble de plus en plus à un livre des morts ?

Sources : Elaine Kasket, cyberpsychologue, elainekasket.com ; Davide Sisto, Online Afterlives, MIT Press, 2020 ; Oxford Internet Institute / Carl Öhman, Big Data & Society, avril 2019 ; Psychonephrology.com, « When the Dead Speak Back », février 2026 ; RCF, « Deuil numérique : les morts font partie de nos vies ».